Les aventures du comte Juan Olaf Van Der Bilout, explorateur et naturaliste et ses découvertes incroyables: Animaux fantastiques, personnages étranges, peuples insolites...
Cochinchine – 14 Octobre 1937
Ma petite chérie,
Ma carte a du vous parvenir il y a quelques jours et vous avez sans doute passé tout ce temps à vous ronger les sangs, vous demandant quelle nouvelle diablerie arrivait à votre aimé.
Je prends donc un peu de temps ce soir pour vous décrire l’aventure extraordinaire qu’il m’a été donné de vivre voici trois jours... Vous pourrez la lire et la relire encore, tant vous en perdrez vous aussi le souffle !
Il y a trois jours, alors que je commençais ma deuxième semaine près de Ben Tre dans un petit village de pêcheurs au bord du Mé-kong, j’abandonnai mes hôtes pour aller voir le soleil décroître sur le fleuve. Drôle d’idée me direz vous, alors que la pluie chaude et lourde n’avait cessé de la journée et s’abattait encore sur mes vêtements quand j’arpentais les sentiers le long de la rive. Certes. Mais vous connaissez votre Juan Olaf et vous savez combien ces promenades sont salutaires à mon équilibre et combien elles nourrissent ma réflexion. Je longeai donc les eaux grises du Mé-kong lorsqu’il me sembla percevoir comme un frôlement à la surface de l’eau. Je me tournai dans cette direction et ne put d’abord croire ce que je voyais. Je fermai les yeux, me frottai le visage, me tapotai les joues puis rouvris les paupières pour vérifier qu’il était toujours là. Je dus bien admettre alors que mes sens ne se jouaient pas de moi. Non, ma toute belle, il était bien là, devant moi, le dragon Lung, son corps de serpent dansant et ondulant sur les flots comme une sirène.
Je l’ai suivi des yeux sans jamais ciller, puis, lorsqu’il plongea son cou dans le fleuve et disparut tout entier dans l’eau, je revins sur mes pas. Je dus paraître étrange à mes hôtes et sans doute ont-ils cru que j’étais parti m’enivrer en toute discrétion. Je refusai avec politesse le repas qu’ils m’offrirent et regagnai ma chambre sans souper. A aucun moment, même durant les jours qui suivirent, je n’évoquai le dragon avec eux. L’aurais-je du ? Je ne peux croire qu’une telle créature habite les eaux de pêche et de baignade de ce village sans qu’aucun de ses habitants ne l’ait jamais apercu. C’est tout bonnement incroyable, n’est-ce pas ? Je suis convaincu que mes hôtes, ces gens sages et modestes, connaissent depuis toujours l’existence de cet animal et même, qu’ils le vénèrent comme un dieu protecteur à qui ils ont offert leur silence.
Ce serait donc un crime de ma part que de les obliger à trahir leur secret et je continuerai à leur offrir le visage de la naïveté. En viendraient-ils à me conter l’existence du dragon que je feindrais la surprise. Vous savez, cet étonnement ébahi qui peut parfois envahir mes traits, comme lorsque je vous revois après l’une de mes longues, si longues absences, quand je reste sans voix devant vous.
Portez vous bien, ma petite femme...
Votre Juan Olaf
Chapitre 4